Pics de fréquentation : « Le constat du ‘trop-plein’ est acté et partagé par tous »

Après la pandémie, l’afflux de millions de visiteurs dans les villes touristiques a, dans certains cas, atteint des niveaux supérieurs à ceux de 2019. L’Unesco a mis en garde contre les dommages potentiels causés aux zones protégées, et le guide de voyage Fodor a publié sa première « No Travel List » en 2023, une liste de lieux à éviter pour leur préservation.

En France, les compteurs automatiques de touristes et de visiteurs du parc des Ecrins ont enregistré 30% de fréquentation supplémentaire en 2020 (vs. 2019). Les falaises d’Etretat 1 million de visiteurs en 2021 (sur un territoire de 4 km2 !). Trois millions dans les Calanques en 2023. Dix millions chaque année dans les Parcs Nationaux Français. Comme l’annonçait le Parc National de Port-Cros dans un communiqué en juillet 2021 : « Le constat du ‘trop-plein’ est acté et partagé par tous ».

Bien évidemment, le nécessaire équilibre à trouver entre préservation des espaces naturels et accès touristique ne date pas d’hier, mais les enjeux sont aujourd’hui d’autant plus criants avec le triple effet du tourisme de masse, des réseaux sociaux et des conséquences de la crise sanitaire.

Alors, pour limiter les effets néfastes (impact sur l’environnement, mauvaise expérience de visite, etc.), les destinations s’organisent pour limiter les pics, mais avec quels impacts ?

“Surfréquentation,” “surtourisme” ou “pics de fréquentation” ?

A noter qu’il n’existe pas encore de définition claire de ces trois phénomènes différents : « surtourisme », « surfréquentation » et « pics de fréquentation ». La notion de surtourisme est ainsi parfois rejetée par les acteurs car elle est basée sur du ressenti. En France, un observatoire national des sites touristiques doit être mis en place d’ici la fin de l’année 2024, d’après le Ministère du Tourisme. Dans un premier temps, une quinzaine de sites seront recensés avec l’objectif d’avoir une diversité importante dans les endroits retenus (parcs naturels, monuments, etc).

Quelles solutions ?

1. Sensibiliser le public, un premier pas indispensable, souvent à associer à d’autres mesures

La sensibilisation est mentionnée par beaucoup d’acteurs comme le moyen à privilégier pour limiter les contraintes sur les touristes tout en préservant la faune et la flore. On remarque cependant que ces mesures ne sont souvent efficaces qu’en complément d’autres, souvent plus radicales.

2. Proposer des alternatives aux sites saturés

S’il est difficile de contrer les effets médiatiques et la popularité des lieux associée à la viralité des réseaux sociaux, les proposition d’alternatives aux sites saturés fait son chemin, comme dans cet article. Des destinations communiquent également sur l’importance de masquer la localisation exacte des photos partagées sur les réseaux sociaux pour limiter les regroupements sur les sites saturés.

3. Encourager une meilleure répartition temporelle du site

Autre alternative : inciter à la répartition temporelle de la fréquentation. Cette action fait souvent partie des éléments de sensibilisation communiqués par les gestionnaires du site, mais se heurte nécessairement aux contraintes scolaires. Les dispositifs de comptage de visiteurs et d’afficheurs dynamiques permettent d’analyser et communiquer sur cette répartition temporelle des visiteurs.

4. Mettre en place des campagnes de « démarketing »

Autre mesure mise en place par exemple par le Parc National des Calanques : les campagnes de démarketing. L’accent est ainsi mis sur des messages honnêtes et volontairement rebutants pour dissuader les visiteurs de se rendre sur les lieux, en période de pic estival notamment. Sur le site internet du Parc national, on peut lire ainsi : « eau froide », « accès difficile », « pour éviter la foule, privilégiez l’automne ou l’hiver », accompagnées de photos montrant la foule. « L’objectif n’est pas de dégouter les gens mais de les informer sur la réalité. A long terme, nous espérons voir la fréquentation se stabiliser puis descendre », pour Zacharie Bruyas, en charge de la communication.

5. Mettre en place des quotas d’accès

En France, quatre lieux ont déjà mis en place un système de quotas : l’ile de Bréhat, le Mont Blanc, le Parc des Calanques, ainsi que les iles du parc national de Port-Cros. Les impacts de ces mesures sont potentiellement positives même si encore difficile à estimer (voir la partie ci-dessous).

De nombreux parcs nationaux des Etats-Unis ou Canada (Banff) ont mis en place sur le même principe des permis de randonnée (backcountry permit) auprès des services des Parcs Nationaux (NPS). En effet, la plupart des parcs déconseillent fortement de faire l’aller-retour dans la même journée. Cette méthode de permis de randonnée fonctionne à la fois comme des quotas et de la sensibilisation.

Quelques parcs concernés par cette mesure de limitation des pics de fréquentation :

  • tous les parcs nationaux de Colombie Britannique.
  • Les parcs nationaux Canyonlands et Glen Canyon.
  • Les parcs nationaux de Grand Canyon, Yosemite, ou Yellowstone (pour ce dernier un permis de jour comme de nuit est obligatoire).

6. Taxer pour protéger

La mise en place de taxes spécifiques pour protéger de la surfréquentation est également une mesure qui se développe en France et à l’international. Parmi les exemples les plus marquants :

  • Le Bhoutan impose une « Taxe pour le Développement Durable” pour limiter l’affluence et encourager un tourisme de « haute valeur, faible impact » de 100$/jour, la plus élevée au monde !
  • Venise a introduit une taxe de 5 € ainsi qu’un droit d’entrée pour les visiteurs d’un jour en réponse aux avertissements de l’Unesco sur les dommages à son centre historique.
  • Hawaii envisage un « droit vert » de 25$/personne pour les touristes pour protéger son environnement naturel unique et réparer les récifs coralliens.

7. Interdire purement et simplement l’accès

Autre mesure plus radicale : l’interdiction pure et simple de visiter les lieux, un choix notamment des autorités thaïlandaises pour la plage de Maya Bay. Cette dernière ainsi que les récifs coralliens étaient endommagés par le tourisme de masse. La plage a finalement été rouverte au public en 2022 mais la baignade y est toujours interdite.

En France, l’affaire a fait grand bruit : un conflit d’usage entre randonneurs, chasseurs et propriétaire terrien dans le massif de la Chartreuse. En cause : la décision du propriétaire de fermer au public 750 hectares de montagne, restreignant l’accès des randonneurs à un panorama splendide sur le massif, et notamment une double arche naturelle de 32 mètres.

La Tour percée (ou tour Isabelle), arche naturelle du massif de Chartreuse, appréciée des randonneurs et désormais soumise à restriction

L’argument motivant la fermeture : une surfréquentation du site, et une pression sur les espaces, argument contesté par les associations comme Mountain Wilderness, ainsi que des études scientifiques n’établissant pas de preuve formelle d’impact négatif sur la flore.

Trois retours d’expérience

Exemple 1 : Bréhat, les quotas, quel impact ?

L’ile de Bréhat a fait les gros titres de presse à l’été 2023 en annonçant la mise en place de quotas pour limiter la fréquentation de cette île, où 400 habitants vivent à l’année. En réalité, trois actions nouvelles ont été testé l’an passé : la création d’une commission “hyper-fréquentation”, la réalisation d’études spécifiques, et la mise en place de quotas.

Plusieurs études ont été réalisées en 2022, avec du comptage faisant état de pics de fréquentation à 5 000-6 000 visiteurs par jour. On estime ainsi que l’île est passée de 387 000 traversées en 2010 à 450 000 en 2022. Les différentes enquêtes (compagnies maritimes, commerçants, population, élus) ont permis de calculer et d’estimer plusieurs seuils de fréquentation. Les études montrent également une corrélation entre le taux d’insatisfaction des visiteurs et le nombre de personnes présentes sur l’île. Plus le nombre est élevé, plus le taux d’insatisfaction l’est aussi.

La mise en place de quotas a été décidée en 2023, avec un maximum de 4 700 personnes par jour, sur la période la plus critique, du 14 juillet au 25 août.

La mesure, encore récente, a eu des impacts positifs évoqués, notamment le fait que la limitation du flux sur l’île a permis de réduire la quantité de véhicules présents jusqu’alors sur le continent, résolvant le problème de circulation et de stationnement à l’embarquement (les voitures étant interdites sur l’île). Un autre effet concerne la hausse de 53 % de la réservation en ligne auprès de la compagnie « Les vedettes de Bréhat » (DSP), ce qui a, là aussi, induit une amélioration de la circulation automobile pour accéder à l’embarcadère.

Exemple 2 : Mont Blanc

Chaque année, 25.000 personnes partent à l’assaut du Mont Blanc, avec les risques d’insécurité et d’incivilités que cela comporte. En 2019, la préfecture de Haute-Savoie a pris des mesures pour restreindre l’accès au point culminant des Alpes, avec la mise en place de quotas : 214 alpinistes peuvent emprunter la «Voie normale» (aussi appelée «Voie royale») chaque jour. 214, c’est le nombre de lits dont disposent les trois refuges de l’itinéraire (Nid d’Aigle, Tête rousse et Goûter). La réservation d’une nuitée (sur le site dédié, par mail ou par téléphone) dans l’un d’eux fait alors office de laisser-passer.

Exemple 3 : Lake Tahoe

Présent en 2023 dans la liste des endroits à éviter (”The No List”) du guide de voyage Fodor, le Lake Tahoe est lui aussi confronté au phénomène de surfréquentation.

Néanmoins, pour Andy Chapman, Président et PDG de Travel North Tahoe Nevada, : «Nous devons tous donner un répit à la nature, mais nous ne voulons pas dire aux gens de ne pas venir à Tahoe. Nous voulons éduquer les gens sur comment respecter Tahoe.»

«Dire aux voyageurs de ne pas visiter une région qui dépend lourdement du tourisme pour sa stabilité économique crée son propre ensemble de problèmes. Cela pourrait faire plus de mal que de bien, car les communautés du lac Tahoe dépendent de l’économie touristique de 5 milliards de dollars de la région pour tout, des solutions de transport au logement de la main-d’œuvre locale et à d’autres améliorations qui améliorent l’expérience des visiteurs et la qualité de vie des résidents. Alors, comment protégez-vous un endroit comme Lake Tahoe sans verrouiller les portes d’entrée ou fermer son économie?»

En juin 2023, plus d’une douzaine d’organisations de gestion des destinations, de gestion des terres et à but non lucratif de la région, y compris des juridictions gouvernementales, la tribu Washoe et le service forestier américain, ont publié conjointement le Plan de gestion des destinations du lac Tahoe, un plan d’action qui guide les efforts et les investissements des organisations membres.

Les données réelles terrain pour une gestion factuelle de la surfréquentation

Les pics de fréquentation montrent toute l’importance des données réelles pour objectiver le débat. De quel phénomène parle-t-on ? Quels seuils sont observables pour parler de pics de fréquentation, surfréquentation ou surtourisme ? Quels sont les impacts mesurables de la pression anthropique sur la biodiversité ?

Toutes ces questions cruciales peuvent bénéficier d’un éclairage grâce aux données terrain. Découvrez nos solutions pour connaître les flux de visiteurs sur votre territoire !